A longueur de tribunes, sur Internet ou dans les journaux, on a vu l’été durant, et encore à la rentrée, groupes de militants, caïds de tel ou tel clan du parti, experts, compagnons de route, sympathisants et amoureux éconduits démontrer par A+B que du passé il fallait faire table rase, et plus encore. Avec comme point d’orgue le cri de Jean-Luc Mélenchon dans Libération : « Marre de la bouillie intellectuelle au PS ! ».

Leitmotiv : le PS ne réfléchit pas, le PS n’a pas travaillé, et n’a donc pu mettre à jour son « logiciel » idéologique ; ceci expliquerait en grande partie ses défaites passées, présentes et à venir. Corollaire : l’UMP, « elle », a travaillé. Donc elle a gagné. Avec à l’appui une histoire (à tous les sens du terme) désormais bien connue : Nicolas Sarkozy a très tôt mis au point un dispositif de rénovation intellectuelle, s’appuyant sur des « conventions » où l’on conviait experts de droite et de gauche, et sur une équipe ultra-compétente de jeunes talents menés à la baguette par la fameuse Emmanuelle Mignon. Cette petite musique revient dans nombre d’analyses socialistes de la défaite. Elle a également été reprise par un Patrick Devedjian plein de sollicitude et expliquant qu’il souhaitait, pour le bien de notre pays, que le PS réussisse « enfin » sa modernisation.

Je vois là deux excellentes raisons de ne pas accepter ce constat comme parole d’évangile. Ce qui est trop facilement reconnu et mis en avant est souvent l’inverse de la vérité. Ce qui est de la sorte caché est sans doute ce qui est le plus signifiant. Et ce que met en avant l’UMP, on en conviendra, a de grandes chances d’être outil de propagande. Surtout quand le diagnostic et la prescription en appellent innocemment au thème central de la bonimenterie sarkozyste : le travail. Et si, paradoxalement, le PS avait trop travaillé ? Et si le problème était un trop plein de travail, mal géré, mal cadré, et en définitive trop peu mis en valeur par une organisation, pour le coup, archaïque et inadaptée ?

Ce qui est sûr, pour qui connaît un peu le premier parti de gauche, c’est que rarement on a vu endroit où l’on discute tant de politiques et d’idées. L’agitation médiatique récente en est d’ailleurs la preuve. Autre preuve : non sollicités, même les « simples militants » rédigent des notes, des contributions, des billets, qui faute de débouché finissent souvent sur la blogosphère ou dans les corbeilles des responsables. Des commissions de travail se réunissent, produisent texte sur texte, après consultation des partenaires ad hoc et de spécialistes reconnus. La composition sociologique du Parti fait qu’il abrite un nombre remarquable d’intellectuels, d’universitaires, de professionnels de différents secteurs. Et même de travailleurs libéraux ou de salariés du privé (alors que l’on pérore encore sur la dangerosité du capitalisme ou au contraire sur la nécessité de s’y ouvrir) – ceci s’est accru avec la vague des adhérents à 20 euros. Nouveaux adhérents qui n’hésitent pas à mettre en avant des idées propres à décoiffer plus d’un rénovateur, comme on a pu le voir durant la campagne participative. Peut-on rêver plus formidable boîte à idées ?

Et pourtant, force est de constater que dans cet iceberg de la pensée socialiste, le rapport entre partie immergée et partie émergée est particulièrement défavorable à cette dernière. La plupart des tribunes des procureurs de l’été et de l’automne en ont d’ailleurs été la triste preuve : on peine à imaginer pire amas de lieux communs, de portes ouvertes à demi enfoncées et de prêt-à-penser trop poli pour être honnête. Et si l’on considère plus largement la parole publique du Parti socialiste, en faisant abstraction de la vie intellectuelle de la « base », le verdict, cruel, tombe comme une évidence : le PS est un parti qui ne pense pas, et qui surtout ne se pense pas. Alors même qu’en acte, ou en puissance, la réflexion est là, en miettes éparses peut-être, non systématisée assurément, mais disponible et utilisable. Comment expliquer ce paradoxe ?

Le véritable problème n’est pas intellectuel, mais organisationnel. Reposons l’équation : une pensée riche en périphérie, abondante à la base, encore vigoureuse au niveau des commissions ad hoc, convenue, ou souffreteuse dans les rapports, et presque infirme au niveau du débouché final, autrement dit, le programme ou le « projet ». C’est à une question de thermodynamique des idées, de sciences de l’information dans leur version la plus physiciste, que nous sommes en fait confrontés. Comment se fait-il que le parti des « intellectuels » et des forces actives ne puisse accoucher de plus, avec un tel potentiel ? Comment en arrive-t-on à cette situation absurde où, en juin 2006, les militants plébiscitent en se pinçant le nez le programme qu’on leur soumet, tout en se lamentant systématiquement sur sa faiblesse ? Si l’on veut se livrer à une analyse de nos défaites intellectuelles, il faut la mener en termes de goulot d’étranglement, pertes en ligne, et bande passante. Et en tirer les conséquences qui s’imposent. Dans ce parti où tous les « nœuds », tous les postes d’importance sont trop souvent tenus par un savant mélange d’élus et de technocrates frileux, les idées ne peuvent survivre, ou alors sous la forme d’une pensée par fiches, d’autant mieux reçue qu’elle reprend et consacre des vieilles certitudes dogmatiques, ou au contraire la doxa médiatique ambiante. Dans cet univers tout entier obsédé par la conservation des lieux de pouvoirs acquis, la nouveauté est perçue comme inutile, ou comme dangereuse, et celui qui la porte comme un empêcheur de parler en rond, voire comme un concurrent potentiel, d’autant plus dangereux qu’il ne s’est pas encore plié à la pensée de bois dominante. La voilà, la « machine à perdre » !

Dans ce milieux hostile, l’idée ne peut advenir à elle-même, et encore moins à son débouché politique. Ce qui, finalement, arrange bien les cadres en place. Le vrai problème est donc tout sauf intellectuel : il est administratif, gestionnaire, managérial. A tout prendre, la solution ne se trouve pas à la Sorbonne, mais chez Accenture. Et si la nomenklatura socialiste fustige constamment la pauvreté de la réflexion socialiste, c’est peut-être parce que ce qu’elle désire le moins au monde est de revoir ses privilèges, et de réformer en profondeur la vieille maison. On accuse le Parti de ne pas penser, pour ne pas avoir à le penser (c’est-à-dire re-penser son organisation ; sa structure, son fonctionnement).

Revenons in fine à ce qui, eu égard à nos réussites respectives, devrait nous servir de modèle – la machine à idées de l’UMP – mais en regardant ce qui est vraiment intéressant, et pas ce que l’on veut que nous regardions. Laissons de côté les « conventions du projet », ou plutôt prenons les pour ce qu’elles sont : des simulacres de réflexion collective destinés à mettre en scène la réflexion. Concentrons-nous sur les documents de synthèse, sérieux mais tout sauf révolutionnaires, élaborés pour ces conventions, et sur l’équipe Mignon. Il y a bien une leçon majeure à en tirer : c’est qu’un travail programmatique tout juste sérieux, très académique, simple, mais cohérent (car confié à une poignée de personnes) et clair dans ses directions vaut mieux qu’un assemblage baroque et pléthorique de propositions, fussent-elles inspirées ou directement produites par une armée mexicaine d’experts sur-diplômés et mondialement reconnus. Que ce qui importe est la facilité de transmission et la visibilité médiatique. C’est ce que les fans de football pourraient appeler le syndrome du Real de Madrid : l’important n’est pas de pouvoir coucher sur la feuille de match le nom de tous les meilleurs joueurs du moment, mais de disposer d’une équipe solidaire, clairement organisée et munie d’objectifs précis dans chaque compartiment de jeu. Ce qui n’empêche pas, bien entendu, qu’une équipe disposant et des stars et de la cohésion soit encore plus forte. Hélas, on cherche en vain une prise de conscience de ce type dans les commentaires sur la refondation du PS. Et ce n’est pas la série des « forums de la Rénovation » (mal organisés, sans visibilité, et surtout sans processus clair et lisible d’implication des militants) qui peut nous rassurer sur ce point.

Pas de rénovation idéologique sans rénovation structurelle. A défaut, n’en déplaise aux modernisateurs et aux Gracques de tout poil, la première sera reportée sine die – ou du moins aux calendes grecques.

Romain Pigenel